Leesfragment: La Montagne de minuit

27 november 2015 , door Jean-Marie Blas de Roblès
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19 augustus verschijnt in Frankrijk de nieuwe roman van Jean-Marie Blas de Roblès (Là où les tigres sont chez eux, Waar de tijgers thuis zijn, Prix Médicis, de Prix du Roman FNAC en de Prix du Roman Jean Giono): La Montagne de minuit. De teruggetrokken conciërge van een jezuïtisch lyceum gaat zijn fascinatie voor Tibet en het lamaïsme achterna in een wonderbaarlijke wirwar van ideeën, motieven en ontmoetingen. Nu al te lezen, en te reserveren.

Au cœur de ce roman, un personnage hors du commun: Bastien, gardien d'un lycée jésuite et secrètement passionné par tout ce qui concerne le Tibet et le lamaïsme. Tenu à l'écart de son voisinage pour d'obscurs motifs, le vieil homme vit plus solitaire qu'un moine bouddhiste.
L'aventure commence à Lyon, par la rencontre entre le vieux sage et Rose, nouvellement emménagée avec son petit Paul. Séduite par l'étrangeté du personnage, cette dernière s'attache à lui au point de lui permettre d'accomplir le voyage de sa vie...
      
Vérités et mensonges, fautes et rédemption s'enlacent et se provoquent dans ce roman qui interroge avec une désinvolture calculée les «machines à déraisonner» de l'Histoire contemporaine. Roman à thèse si l'on veut, sous les bonheurs du romanesque pur, la Montagne de minuit se lit comme une exploration intrépide des savoirs et des illusions.

Deze voorpublicatie is ook te vinden op de website van Éditions Zulma.
De vertaling van La Montagne de minuit zal in maart 2011 verschijnen, net als de vertaling van Là où les tigres sont chez eux, Waar de tijgers thuis zijn, bij Uitgeverij Ailantus.

 

 

 

Deux oiseaux, compagnons unis l’un à
     l’autre, sont agrippés à un même arbre.
     L’un d’eux mange une figue savoureuse ;
     l’autre, sans manger, regarde intensément.

     Mundaka-Upanishad

 

*

 

I

C’était un jeune vieux monsieur, le gardien du lycée Saint-Luc, l’un de ces faux vieillards à visage d’enfant affublé d’une perruque et de trois ou quatre rides grossièrement maquillées autour des yeux. Les élèves l’appelaient Belette, les professeurs monsieur Lhermine. Un Lyonnais faisant partie des meubles, un pauvre type dont nul n’aurait imaginé qu’il mourrait à Berlin, au plus près du scandale qui avait bouleversé son existence.
   Par un beau jour de décembre, Bastien Lhermine s’éveilla comme à son habitude vers les cinq heures du matin ; il n’ouvrit les yeux que pour s’échapper d’un cauchemar familier, une soudaine averse de clous et de barbaque dont la récurrence avait fini de l’inquiéter, mais qui entachait les premiers instants de sa journée d’une ombre mélancolique. Il se leva, plia son couchage avec minutie, roula sa vieille natte de bambou et commença ses exercices de tai-chi.
     L’enchaînement dit « La grue blanche déploie ses ailes » le ravissait ; il goûtait l’artifice de ces différentes postures, la lenteur et la fluidité requises par leur mimétisme pour échapper au ridicule. Nu dans son petit deux-pièces, au 6 de la rue d’Auvergne, fenêtres ouvertes sur l’obscurité à peine scintillante de Fourvière, Bastien n’avait nul besoin de miroir pour éprouver l’élégance de ses déplacements. Il en savait la rectitude à l’énergie dont tout son être se chargeait au cours de leur exécution. Ce jour-là, pourtant, cette gymnastique se montra moins efficace que de coutume : le changement de direction intervenu au sein du lycée affectait Bastien plus qu’il ne voulait se l’avouer. La mise à la retraite du père Fargeot était certes justifiée par son grand âge, mais tout le monde s’accordait pour y percevoir la reprise en main de l’établissement par la jeune garde des Jésuites. Cette institution, de même que l’immeuble où logeait le gardien, appartenaient à la Compagnie, et si Bastien n’avait eu qu’à s’en louer jusqu’à présent, l’arrivée du nouveau proviseur risquait fort de brouiller les cartes. Le père Metz ne portait pas soutane, il était si élégamment vêtu que son col blanc et la croix minuscule fixée au revers de son veston semblaient des parures plutôt que les insignes de sa charge. Lors de sa prise de fonction, hier matin, il avait tenu à saluer une à une toutes les personnes rassemblées dans l’amphithéâtre du lycée ; professeurs, service administratif et jusqu’aux femmes de ménage purent ainsi profiter de sa poignée de main accompagnée d’un petit mot affable. Bastien ne savait pas ce que le proviseur avait dit aux autres, mais il avait noté la bonhomie complaisante du personnage et, pour ce qui le concernait, l’intonation cajoleuse, insup portablement benoîte que le mépris réserve aux subalternes. Rien, cependant, qui ait pu légitimer la moindre crainte, hors le regard malveillant que lui avait alors adressé mademoiselle Chubileau, cette vieille toupie d’intendante. Bastien y avait lu qu’elle était prête à reprendre les hostilités contre lui, maintenant que le départ du père Fargeot le laissait sans protection dans l’enceinte du lycée. L’après-midi même, il l’avait surprise devant le bureau du proviseur ; à son air gêné en l’apercevant – un embarras où la mauvaise conscience le disputait au sentiment du devoir accompli –, il sut qu’elle n’avait pas perdu une seconde pour cracher son venin. Un peu plus tard, la secrétaire du père Metz était venu prévenir Bastien : le proviseur désirait lui parler, demain matin à neuf heures, si cela lui convenait.
     Accoté au montant de sa fenêtre, il songeait à tout cela. Le jour se levait sur la colline de Fourvière, détachant peu à peu les reliefs de son apparence familière : Saint-Just, sur la gauche, lointaine mais recon naissable à ses vitraux encore éclairés de l’intérieur, puis les massifs accoudoirs de l’ancien couvent des Minimes, le contrefort des théâtres romains, juste au-dessus de l’Antiquaille, et pour finir, la basilique Notre-Dame, flanquée de sa petite tour Eiffel. On commençait à distinguer les strates diverses de toits rouges étagées sur les pentes, les bosquets de platanes ou de cyprès, les pans de murs safran, toutes choses qui palpitaient dans la clarté naissante et conservaient à cette partie de la ville son allure d’acropole surannée. Bastien ne se lassait pas de cette vision, une sorte de mirage dont la beauté culminait avec l’apparition du soleil ; par les belles journées d’hiver, comme celle qui s’annonçait, lorsque son premier rai frappait la masse byzantine de Notre-Dame, blanchissant sa muraille et détachant ses tours crénelées sur le bleu profond du ciel, il transfigurait sa lourdeur de pachyderme renversé. Les ors de la Vierge flambaient, tout au sommet de l’édifice, et malgré la présence de l’émetteur télé qui gâchait quelque peu la perspective, l’ensemble prenait une dimension orientale : pour dire les choses comme elles sont, Bastien lui trouvait alors une tournure de temple tibétain, si bien qu’il n’assistait jamais à ce moment sans que se réveillât son désir d’apercevoir un jour les terrasses du Potala. Ce rêve secret n’avait rien d’une lubie, c’était sa quête, son exigence, la seule pièce manquante du puzzle dérisoire qu’on appelle une vie d’homme. Bastien savait pertinemment qu’il n’avait aucune chance de se rendre à Lhassa – malgré la modération de ses besoins, son maigre salaire de gardien lui permettait à peine de survivre –, mais il souffrait moins de cette impossibilité que de se surprendre une fois de plus en train de désirer, preuve qu’il était encore fort éloigné de son idéal bouddhiste.

[...]

© Jean-Marie Blas de Roblès & éditions Zulma

Éditions Zulma

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